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Problème d'émotion

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#️ 1400 mots

Le CID (Cercle des Ingénieurs Disparus) est une asso d'écriture plein de gens chouettes que j'ai rejointe ce semestre. Chaque semaine, on écrit des trucs ensemble. Je commence tout juste. J'adore lire ce qu'écrivent mes ami·es du CID, et j'aime l'idée d'avoir ce petit bout du web pour jeter des textes à la mer, alors j'ai décidé de les poster ici. Cette semaine, on devait écrire avec en se concentrant sur les émotions et les réflexions du narrateur, avec une contrainte de thème.
Micro-nouvelle sur le thème « porte ouverte sur ses rêves ».

Il caille. C’est dingue d’avoir aussi froid avec l’équivalent d’une friperie sur les épaules. Je peste intérieurement en louvoyant sur le boulevard plein à craquer. Plus que quelques centaines de mètres à avaler.

Prochaine à gauche. Je frôle un jogger matinal, tête vissée sur son écran de métriques. Les trottinettes et leur voie prioritaire me narguent – trop chères. Au moins, j’ai pas l’air d’avoir un balai dans le cul.

Rue des Trois Moulins – je la connais par cœur. Éviter les vendeurs de clopes trop insistants, saluer le vieux Farid, traverser après la libraire, passer sous les graphitis, couper par le porche et débouler sur la place du Change. Les baies vitrées du centre culturel me renvoient des bribes de soleil. Je me sens rempli de détermination. J’enjambe les derniers mètres qui me séparent des portes battantes.

Que des escalators pour aller à l’étage. Sérieusement ?

« Bonjour, merci, bonne visite, bonne journée ! »
Côté conversation creuse, tu fais pas mieux. En même temps, à force de répéter la même chose, tu sais même plus ce que tu racontes. C’est comme répéter le même mot : pruneau, pruneau, pruneau, pruneau, pruneau… Il finit par sonner étrange, vidé de sa substance.

Le haut des marches me tire de ma rêverie. À l’intérieur, c’est l’orgie, et il est à peine 10 heures. Les visiteurs se ruent sur les stands comme des charognards. On se croirait dans un concours de couleurs criardes. Je pourrais dégueuler sur les décors psychédélique que personne s’en rendrait compte.

Microsoft a mis le paquet cette année. Immersion dans un dôme géodésique, son spatialisé par influx nerveux, EEG haute résolution et retour haptique ultra haute fidélité. Mis à part les logos et la taille, les stands se ressemblent tous. Pas besoin d’être très original, les gens viennent pas pour voir un vernissage.

Je joue des coudes pour me frayer un chemin. J’en profite pour mater les exposants – toujours la même gueule, à croire qu’on les a cloné. Détendus, affables, chemise déboutonnée aux deux tiers, toujours le bon mot, « je suis sincèrement heureux d’avoir pu vous être utile », avec leur caricature de bienveillance… On pourrait leur masser la nuque avec des clous qu’ils garderaient leur tête de smiley.

La première fois que je suis venu, j’étais même pas énervé. Juste fatigué devant l’évidence. C’était prévisible, ce genre de truc – le marché se nourrit des peurs. Tu te lèves, tu produis sans comprendre, tu palpes et tu dépenses tout pourvu que tu détournes le regard. Encore mieux que le metaverse ringard de Zuckerberg, le fleuron de l’égocentrisme, la porte de l’intime : les rêves.

Les bribes de conversation se ressemblent toutes. À chaque replay, les experts en sémiologie du rêve – ou réveilleurs – s’empressent de vomir leurs interprétations. Ils ont beau avoir bac+8, on dirait des diseurs de bonne aventure.

« …dans une certaine mesure, tomber dans les escaliers est signe d’une culpabilité enfouie… »
« …le mage que vous incarnez est un archétype classique, signe qu’une transition… »
« …le héros contre le dragon, une lutte intestine pour la transcendance… »
« …souhaitez-vous que je vous programme un univers de notre catalogue ? »

Je bloque. Ils savent programmer les rêves, maintenant ? C’était pas assez de pouvoir les revivre en boucle, maintenant t’as le choix, façon Netflix ? Bande de cons.

Allez, calme toi, ça te regarde pas tout ça. Rappelle toi pourquoi t’es venu. Focus. Œillères activées. Je me fonds dans la masse de corps en quête de sens et j’arpente les allées. Je sais qu’au bout de la verte, tu es là.


Je te trouve comme l’œil du cyclone. Mains jointes, sourire flottant, le regard paisible de ceux qui ne se pressent plus. Je t’imagine statue de cire éternelle, de ces statues qu’on ne regarde plus mais qui traversent les époques sans les juger. Le caisson trône derrière toi mais ne semble intéresser personne. Tu es presque anonyme – comment espérer attirer l’attention morcelée de tous ces yeux en manque de feux d’artifices ? Mais tu n’espères pas. Tu n’as rien à vendre. Tu es là, c’est tout, et tu sais que le vent amènera ceux qui te cherchent.

« – Bonjour, Simon. »

Ta voix me traverse et fait retomber d’un coup la frénésie démente des gestes et des rires trop exagérés. Je me sens ancré. Tu te lèves minutieusement et tu m’accompagnes jusqu’au caisson de privation sensorielle.

Rideau.

Mes pupilles s’ouvrent façon trou noir, mais aucune lumière ne filtre. Je sens à peine l’eau salée qui lèche ma peau. Les battements de mon cœur sont des basses de 3 heures du mat. Le sang pulse dans mes tempes, se fait cascade et remplit le silence. Je suis chaque fois étonné de me faire concerto. Je peux entendre distinctement pousser les racines de ma solitude. J’égrène les minutes…

Putain, j’y arrive pas.

je résiste au tumulte qui me prend et me dit que l’eau est trop poisseuse et que l’air est vicié le silence trop bruyant qui me dit de crier que les croûtes de mes poings peuvent attendre et cogner le couvercle visqueux et faire couler le sang seule couleur vive digne d’habiller les décombres où flotteront leurs cendres

Respire. Souffle. Je sais que ça sert à rien. Évidemment que j’ai déjà essayé. Il n’y a qu’une seule liberté ici : attendre les endorphines et lâcher prise. La montée est toujours ardue. Alors je desserre les dents et me cale sur mon souffle. Les minutes se font secondes à mesure que mon corps se détend. Le fil de mes pensées se coupe et se noue pour finir par ne plus ressembler qu’à des étoiles filantes. C’est bon de flotter… Tellement bon de donner du repos à mes muscles arqués et mes synapses à bout de souffle. Ça vaut tous les câlins du monde. Je suis en sécurité ici, alors je laisse le plaisir s’infiltrer dans les moindres recoins de mes nerfs. Je me laisse sombrer.


Lumière.

Mes paupières sont désespérément closes et pourtant les couleurs inondent mon champ de vision. Il est plus large que d’habitude. Groseilles et prunelles à 180 degrés. La scène oscille d’avant en arrière et j’ai la gerbe. On dirait que je suis assis sur un pendule géant. Une maison se profile derrière l’allée de buis – le genre de maison que dessinerait un gosse. Des silhouettes floues en robes de flanelle échangent des rires. Les arbres fruitiers ont colonisé la maigre tranchée entre le muret de briques et la haie ; des mésanges s’époumonent sur le vieux cerisier en fleurs.

Le temps de reprendre mes esprit et je réalise que c’est moi qui oscille. Je baisse la tête et découvre deux pieds en sandales qui ballottent. Autour de moi, un grand portique vert.

Et soudain du tréfonds de mes tripes jaillit l’évidence. J’ai vécu ici. C’est mon jardin d’enfance, et c’est moi sur la balançoire, avec mes pieds sales et mes mains virevoltantes. Un petit bout de moi. Comment j’ai pu oublier ?

C’est comme redécouvrir les papillons dans le ventre en soulevant le tapis. Je crois que je vais m’écrouler de bonheur. Mes parents me font des grands signes au loin. Alors

je pleure et je pleure et le ciel scintillant se mue en acrylique dégouline et cavale sur la petite cabane à outils de maman les lilas ont des ailes les pensées sont bleu roi ton sourire à pleines dents a le goût de framboise et l’odeur des violettes puis le soleil salue les couleurs se mélangent jusqu’à ne plus former qu’un magma débordant d’amour brut et de vie concentré dans un point
un tout petit point qui s’éloigne et se fond dans le noir abyssal de mes yeux grands ouverts


Un sourire colle à mes lèvres. J’aimerais que cet instant dure toujours.